18 mai 2020

Masques : un manque de transparence

Les masques ont constitué et constituent encore l’un des feuilletons de cette crise sanitaire. Tous les professionnels de santé prenant en charge les malentendants en disposent finalement. C’est une bonne nouvelle, même si des masques transparents seraient plus appropriés.

Par Bruno Scala
masque

Le 17 mars, un peu plus de 24 heures après l’annonce du président de la République concernant la mise en place du confinement, l’Unsaf envoyait un courrier à tous ses adhérents. L’objet ? Fournir des directives concernant la continuité des soins. Elle se composait de quatre points, le dernier concernant les séances de réglages en cabine avec protection qui ne pouvaient être effectuées, recommandait le syndicat, qu’à condition de porter un masque.

Mais ceux-ci se sont fait rares. Même les professionnels de santé qui accueillent les patients Covid+ n’en disposent qu’au comptegoutte. Ces masques constituent même l’un des enjeux les plus importants de cette crise et le symbole de l’impréparation de notre Gouvernement à ce type de situation. Dès le 9 mars, le SNORL alertait sur cette pénurie : « L’absence de masques chirurgicaux pour assurer les consultations va provoquer “inexorablement” la contamination puis le confinement des ORL , spécialistes des voies respiratoires hautes, et de leurs assistant(e)s. Le SNORL demande aux responsables de la Santé en France de fournir d’urgence des protections efficaces aux ORL , afin de pouvoir exercer leur devoir de soins à la population et de garantir la continuité du fonctionnement du maillage sanitaire territorial. »

La filière audiologique équipée

Aujourd’hui, tous les professionnels de santé peuvent reprendre leur activité, en respectant des conditions d’hygiène strictes, ce qui comprend le port de masques. Mais l’obtention de ces protections n’a pas été chose aisée pour toutes les professions. Le 16 mars, par exemple, le président de la République a annoncé la distribution de masques chirurgicaux et FFP2, mais les quantités prévues n’ont pas été au rendez-vous. La Direction générale de la santé (DGS) a donc édicté des directives strictes pour organiser leur rationnement et réserver la distribution aux professionnels de santé libéraux prioritaires, dont n’ont pas fait partie les audioprothésistes et les orthophonistes.

tableau masque
Les différents types de masques existants.

Plus tard, en prévision du déconfinement, les ORL ont naturellement été inclus dans le dispositif de distribution de masques. Mais ça n’était toujours pas le cas des audioprothésistes et des orthophonistes, qui ont dû se faire entendre pour changer cela. Le 14 avril, les syndicats représentatifs de plusieurs professions paramédicales, dont les audioprothésistes et les orthophonistes, ont envoyé un courrier au ministère de la Santé. Le 2 mai, les orthophonistes, via la Fédération des praticiens de santé (FFPS), en remettaient une couche dans un communiqué. Ces professions ont finalement été entendues. Ainsi, les médecins, les orthophonistes et les audioprothésistes (entre autres), ont pu se procurer des masques chirurgicaux dès le 7 mai, en officine, à raison de :

  • 12 masques par semaine pour les audioprothésistes et orthophonistes (et les étudiants qu’ils accueillent le cas échéant) ;
  • 24 masques par semaine pour les médecins (en plus des 50 masques chirurgicaux par semaine à destination des patients auxquels ils prescrivent un test de dépistage du SAR S-CoV-2).

La transparence, c’est mieux

Néanmoins, les masques représentent une importante barrière de communication pour les personnes sourdes et malentendantes. Une difficulté largement relayée ces dernières semaines par la presse nationale, sur les réseaux sociaux en France et partout dans le monde. Ainsi, plusieurs initiatives issues d’associations notamment, mais de particuliers aussi, ont mené à la création de masques transparents pour les professionnels de santé au contact de ces patients, afin que ces derniers puissent continuer à s’aider de la lecture labiale. Une étude1 de 2017 a en effet montré que les personnes malentendantes comprenaient mieux la parole dans le bruit avec ce type de masques.

Les premiers masques transparents commercialisés sont l’initiative d’une médecin américaine, Anne McIntosh. Sourde depuis l’enfance, elle a décidé de se lancer dans la création de ces masques suite à son accouchement : devant subir une césarienne, elle ne pouvait lire sur les lèvres des chirurgiens, masqués. Son masque, le Communicator, est commercialisé aux États-Unis depuis 2017. Mais il n’est pas homologué en Europe…

En France, la société Odiora, qui commercialise des bijoux s’adaptant sur des appareils auditifs, s’est lancée dans l’aventure, « d’abord pour un usage personnel », explique Nathalie Birault, fondatrice de la société et malentendante. Mais les demandes affluent, car l’intérêt dépasse le monde des malentendants : « Ces masques ne sont pas seulement utiles pour la lecture labiale, explique Bruno Savage, associé de Nathalie Birault. Ils permettent aussi de lire les expressions du visage, intéressant ainsi les assistantes maternelles, les enseignants, les personnes travaillant auprès des autistes, etc. » Au total, la société recense 3 millions de demandes exprimées !

Une homologation complexe

Reste à augmenter la productivité et à faire certifier les masques (ce qui n’est toutefois pas une obligation pour les vendre). « Nous avons suivi les recommandations Afnor, qui proscrivent notamment les coutures au niveau de la bouche et du nez, l’un des défauts des masques transparents étrangers existants, explique Bruno Savage. Nous sommes en contact avec les autorités concernant le protocole de test pour la certification, car il comprennent une étape de séchage en machine et de repassage, ce qui est impossible avec du plastique. Si ce protocole n’est pas modifié, nos masques ne seront jamais certifiés. »

En effet, les masques grands publics (catégorie 1 ou 2) doivent subir un parcours du combattant avant d’être homologués, comme le rappelle Céline Poulet, secrétaire générale du Comité interministériel du handicap : « Plusieurs prototypes de masques à fenêtre sont à l’étude. Ils doivent respecter les normes Afnor et de l’ANSM, puis doivent passer un certain nombre d’étapes, dont le lavage et le séchage en machine puis le repassage, avant d’être testés par la Direction générale de l’armement (DGA). » Céline Poulet assure de l’implication du Comité interministériel du handicap pour faciliter le processus et « parvenir à une mise sur le marché d’une alternative aux masques classiques assurant la même protection des voies respiratoires. Nous souhaitons généraliser ce type de masque, car il ne s’agit pas que d’une solution pour les malentendants, ajoute-t-elle. Les expressions du visage sont une part essentielle de la communication, y compris pour les normo-entendants. Toutefois, il est bon de rappeler que le respect de la distance de sécurité doit permettre de s’affranchir du masque. »

Confirmant le besoin urgent de masques transparents, la FNO et la FOF (Fédération des orthophonistes de France) ont signé une tribune (aux côtés de l’Unapeda notamment) dans Libération2 plaidant pour que les malentendants, leurs proches et leurs soignants soient dotés de tels masques.

Face à ce souci, le Bucodes SurdiFrance a par ailleurs interpellé différentes instances du secteur, comme la SFA et l’Unsaf. On peut ainsi espérer que les professionnels de santé prenant en charge les malentendants seront prochainement équipés de masques à fenêtre, afin que la distanciation physique ne se mue pas en isolation sociale.

Masque a fenetre d Odiora
Le masque confectionné par Odiora pourrait bientôt équiper les professionnels de la santé auditive.

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