Plateformes de streaming, visioconférences, téléphones mains libres…depuis quelques années, les sons compressés sont devenus légion dans notre quotidien. La compression consiste à élever le gain des sons faibles pour réduire les écarts avec les sons forts, menant au gommage des microsilences contenus dans les ondes sonores « naturelles ». Un traitement qui facilite l’écoute en permettant que les sons faibles des sources audios ne soient pas noyés par le bruit de fond.
Mais si la compression a montré son utilité, son emploi n’est pas anodin ainsi que l’avait initialement suggéré Christian Hugonnet, le fondateur de La Semaine du son et comme l’a montré une étude de 2024 dirigée par Paul Avan (voir encadré). Dans ce travail, les cochons d’Inde soumis à de la musique compressée présentaient une diminution des réflexes de protection inhérents à l’oreille bien plus durable que celle constatée pour les animaux exposés à des extraits musicaux non transformés. Un résultat qui fait écho à l’expérience humaine. « Nous ne prétendons pas qu’avoir perdu une partie de la force de ces réflexes est en soi une catastrophe, mais ce n’est pas tout à fait normal et cela correspond au fait que les utilisateurs intensifs de son compressés se plaignent d’une fatigue », souligne le directeur du Centre de recherche et d’innovation en audiologie humaine (CeRIAH), à l’Institut Pasteur.
Les conclusions de l’étude ont fait naitre l’idée d’un indicateur de compression – une sorte d’Audioscore – sur le modèle du Nutri- Score qui renseigne sur la qualité nutritionnelle des aliments. « L’objectif est de déterminer en temps réel si un son est plus ou moins transformé, car la compression n’est pas immédiatement perceptible alors que nos travaux montrent que c’est une information signifiante », justifie Paul Avan. En pratique, il s’agit de mesurer les fluctuations d'intensité sonore au sein d'un extrait de quelques dizaines ou centaines de millisecondes et de les comparer aux intensités voisines, pour déterminer s'il existe ou non un silence relatif. »
Un projet inédit
La mise au point de l'application nécessitera encore au moins un an. Elle bénéficie notamment du travail de Clément Gaultier au CeRIAH et d’une thèse conduite par Thinhinane Arris à l’Institut reConnect, sous la direction de Boris Gourévitch et de Paul Avan et consacrée à la mesure des effets sur l'audition d’expositions professionnelles aux sons compressés sur des plateformes de visioconférence. Sous sa forme finalisée, l'application sera présentée comme une collaboration entre l’IHU reConnect et La Semaine du son. « À ma connaissance, c’est un projet qui n’a pas d’équivalent », se félicite Paul Avan.
Le développement de l’application poursuit un objectif de transparence et vise à mettre à disposition des consommateurs de musique une information sur le degré de compression des morceaux qu’ils écoutent. Sans qu’il faille pour le moment en tirer d’autres enseignements. « Chez les cochons d’Inde, c’est le fichier musical le plus compressé qui provoquait le plus de fatigue mais il faut se garder de tirer des conclusions trop hâtives qui nécessiteraient de considérer beaucoup plus de fichiers pour tester par exemple différentes intensités et durées pour une même compression », tempère Paul Avan.
En conséquence, il est encore prématuré de lier le degré de compression à un niveau de dangerosité. Ce qui n’empêche pas de se questionner. « Comme dans la pratique sportive, il n’est peut-être pas délétère de ressentir une certaine fatigue auditive de temps à autre, mais il faut reconnaitre que celle-ci survient par le biais de sons qui n’existaient pas auparavant, donc même si l’on ne pourra établir un lien clair avec la santé auditive qu’après de longues années d’observation, est-il raisonnable d’attendre pour se protéger ? », questionne Paul Avan. Quand elle sera disponible, l’application permettra à chacun de décider.
