Faut-il laisser le mannequin choisir ?

Faut-il laisser des mesures sur un mannequin guider nos choix en matière d’adaptation d’aides auditives ? La parution du dossier du magazine Que Choisir* sur les aides auditives 100 % Santé et le comparatif des aides auditives de classe i et ii suscite interrogations et remarques.

Par Xavier Delerce
Tete de mannequin Kemar
  • Il existe peu de procédures de tests objectives (sans intervention des patients) en audiologie prothétique. La plus couramment utilisée, quoiqu’assez peu présente dans les divers articles scientifiques, est la méthode de séparation des signaux de bruit et de parole développée en 2004 par Hagerman & Olofsson1. Elle consiste à reconstituer le rapport signal/bruit à la sortie d’une aide auditive, mais aussi d’analyser séparément les signaux de parole et de bruit afin d’en déterminer d’éventuelles altérations ou au contraire, d’améliorations. Tous les articles scientifiques mettant en œuvre cette technique ou d’autres décrivent scrupuleusement leur méthodologie et souvent, mettent à disposition leurs données brutes. Il est alors possible à diverses équipes de reproduire ces tests, de les confirmer ou infirmer et au final, de les améliorer. Qu’en est-il de la procédure de test de Que Choisir ?

Intelligibilité

  • Que Choisir teste l’intelligibilité sur un mannequin. L’intelligibilité est le degré de compréhension d’un message mais cette notion est extrêmement variable d’un individu à l’autre et encore plus chez une population malentendante. Parler d’intelligibilité est un raccourci totalement dénué de fondement scientifique, ce qui est regrettable. Au mieux, on pourra calculer une émergence des indices vocaux au-dessus des seuils d’audition simulés.
  • L’intelligibilité peut être prédite dans un cadre très strict, décrit par la norme ANSI S3.5-1997 et uniquement chez des sujets normo-entendants. Par exemple, sur une trentaine de sujets à audition normale, on constate les écarts d’intelligibilité des listes de divers tests d’audiométrie vocale en français représentés dans le graphe ci-dessous.

graphe xavier delerce

  • Comment tester une pseudo-intelligibilité avec une seule aide auditive ? Quasiment toutes les aides auditives sont faites pour fonctionner en réseau de microphones dans le bruit, donc par paires. Une communication entre deux aides auditives permet également de restituer les ILD, ou de les préserver du moins.

Classe I vs classe II

  • Au-delà de performances brutes et peu extrapolables au résultat final, les aides auditives de classe II sont plus confortables que les appareils de classe I. Il est aujourd’hui possible de conjuguer puissance, amplification importante des indices de faible niveau, tout en conservant un confort d’écoute exempt de transitoires agressifs (sons impulsionnels). L’utilisation de compressions très performantes (par exemple l’utilisation du gain linéaire flottant) permet à la fois de protéger tout en permettant une restitution de la parole sans déformation. Les réducteurs de bruit sont aujourd’hui capables sur ces appareils d’analyser le rapport signal/bruit avec une rapidité de quelques millisecondes. Ces performances peuvent se mesurer objectivement si une procédure de test robuste est mise en place. Il est alors très simple de mettre en évidence les différences entre les appareils de même classe mais surtout de classes différentes.
  • Tous les audioprothésistes aujourd’hui constatent à quel point les aides auditives récentes, pourvu qu’elles soient bien adaptées et les patients accompagnés, améliorent le confort mais aussi l’intelligibilité réelle.
  • Le choix d’un appareil de classe I par un audioprothésiste est toujours le résultat d’une recherche de compromis. Il est de notre devoir de proposer ces appareils, d’en décrire les performances attendues et les limites. Il ne s’agit pas d’occulter ces modèles, indispensables à une partie de la population. Il est cependant scientifiquement faux d’écrire qu’ils sont l’équivalent de ceux de classe II.
  • J’ai moi-même pensé un temps que les aides auditives de classe I pourraient être l’équivalent de celles de classe II. J’ai toujours gardé un esprit critique en la matière et les résultats accumulés sur de nombreuses mesures et retours de mes patients me confirment aujourd’hui qu’il n’en est rien. Je pense avec les années qu’un unique test objectif d’aides auditives ne répond pas à la problématique complexe d’un appareillage auditif. Les aides auditives, qu’elles soient de classes I ou II, ont des spécificités uniques et qui correspondront à telle ou telle typologie de patient. Il s’agit du choix de l’audioprothésiste, en accord avec son patient, qui permettra de trouver la meilleure solution possible.

Conclusion

  • Les tests de Que Choisir me semblent hasardeux. Les équipes de recherche indépendantes qui se lancent dans de telles mesures n’extrapolent jamais les résultats obtenus avec un hypothétique bénéfice pour le malentendant. Les différentes procédures de tests sont lourdes et nécessitent une très bonne connaissance en traitement du signal. Dans ce domaine plus qu’un autre, les données obtenues se doivent d’être accessibles, reproductibles et analysées avec prudence.
  • N’oublions pas enfin que nous sommes dans le domaine d’un produit de santé et qu’il serait illusoire de classer les modèles d’appareils par niveaux de performances pures. Si le taux de satisfaction en France s’améliore d’années en années, c’est peut-être pour la qualité des réglages qui sont proposés, peut-être pour l’amélioration de la qualité des aides auditives disponibles, certainement pour les effets conjugués des deux.

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