Les sentinelles de l'onde

Dans l’obscurité abyssale, le son est un indice précieux. Révélées au grand public grâce au film Le Chant du Loup, récompensé du César du meilleur son, les « oreilles d’or » traquent les sons émanant des profondeurs de l’océan. Comment sont formés ces veilleurs des mers et quel est leur rôle ?

Par Ludivine Aubin-Karpinski
Oreille d or sous marin
Analystes du centre d’interprétation et de reconnaissance acoustique à bord d’un sous-marin nucléaire d’attaque.

Les profondeurs sous-marines, loin d’être un « monde du silence », sont bruyantes. Cet univers n’est en outre pas épargné par la pollution sonore provoquée par les activités humaines. Le son s’y propage mieux et plus vite que dans l’air, à la différence des ondes radios. Des conditions qui nécessitent à bord de chaque sous-marin la présence d’un analyste en reconnaissance acoustique. Plus poétiquement appelés « oreilles d’or », ces professionnels – ils sont une centaine en France – sont recrutés principalement parmi les marins de la spécialité « détecteurs anti sous-marins », pour leur excellente mémoire auditive et leur sens musical. Leur ouïe ultra développée permet d’identifier un bâtiment de surface (commerce ou de guerre) ou un sous-marin, d’en déterminer l’allure, de reconnaître les sons émis par les « biologiques », c’est-à-dire les animaux ou mammifères marins, ou encore les bruits produits par des phénomènes naturels comme des tremblements de terre ou la pluie.

Une formation en continu

Ces oreilles d’or sont affectées au Centre d’interprétation et de reconnaissance acoustique (Cira) de Toulon où elles y reçoivent une formation poussée. Avant de devenir analyste, l’officier marinier doit d’abord suivre les formations « d’écouteur » et de « classificateur ». Il se passe plusieurs années pendant lesquelles le spécialiste navigue à des postes d’opérateurs sonar, acquérant ainsi l’expérience nécessaire. Et c’est à l’issue d’une année au Cira et de plus de 500 heures d’écoute et de mémorisation de bandes sonores qu’il accède au grade d’analyste en guerre acoustique. C’est le parcours qu’a suivi le Premier maître Romain, oreille d’or. « Nous ne sommes pas identifiés sur des critères physiques, des audiogrammes particuliers », explique-t-il. Nul besoin d’avoir l’oreille absolue. Ils sont le plus souvent repérés parmi les « écouteurs » par des experts du Cira. Les recrues vont ensuite améliorer leur perception des bruits et leur mémoire auditive à force d’entraînement. De la même manière, il n’y a pas de suivi médical spécifique hormis la visite annuelle d’aptitude à la navigation sous-marine, à laquelle sont soumis tous les sous-mariniers et qui comprend un examen auditif.
Détachées à bord des sous-marins, les oreilles d’or embarquent pour des missions de deux à quatre mois. À terre, elles reviennent à leur base au Cira pour poursuivre leur formation continue et se mettre à jour des nouveaux bâtiments : « Nous nous entraînons quotidiennement comme des footballeurs entre deux matchs », commente le Premier maître.

Identifier et classifier

Sous la mer, l’analyste est indispensable à la navigation. Il permet au sous-marin de se déplacer dans un monde aveugle, de s’assurer de sa discrétion et d’identifier les bruits de son environnement. « Notre rôle est d’écouter, analyser et interpréter, explique Romain. Sous l’eau, on ne voit rien. Les oreilles sont les yeux du sous-marin ». Ces experts sont ainsi amenés à identifier les sons propagés dans l’eau par les phénomènes acoustiques rencontrés (naturel, biologique ou mécanique) et à les classifier (quel type de bâtiment, quel animal). Rythme de l’hélice, timbre, niveau… sont autant d’éléments pris en compte.
Pour leur permettre de dissocier les sons qu’ils sont amenés à détecter, les experts disposent d’un certain nombre d’outils. Dans le « central opérations », munis de leurs casques, ils s’appuient sur les enregistrements du sonar qui recueille les bruits émis par l’environnement et s’aident du spectre sonore de l’objet acoustique. « L’association des informations visuelles et auditives permet une classification plus rapide, explique le Premier maître. Car il est parfois difficile d’isoler les sons qui se superposent. » Une fois le bâtiment détecté et classifié, l’oreille d’or peut répertorier sa signature acoustique dans la base de données.
Cette capacité hors norme des analystes leur confère un rôle de conseiller auprès du commandant. Une responsabilité importante quand l’on considère que sur la base de leur appréciation peuvent être prises des décisions stratégiques. Et, pourtant, aucune machine ne rivalise aujourd’hui avec les oreilles d’or. « Les outils de classifications automatiques embarqués à bord ne donnent pas encore entière satisfaction, commente Romain. Les analystes sont pour le moment plus précis. Nous parvenons à discriminer les phénomènes, à identifier le son intéressant parmi ceux qui ne le sont pas, ce que ne parviennent pas à faire les ordinateurs. »

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