AD62 dossier

Musique et surdité : l'accord imparfait

Robert Zatorre

La musique, sous une forme ou une autre, est présente dans toutes les cultures humaines connues et était pratiquée par nos lointains ancêtres il y a des dizaines de milliers d'années. Parmi les nombreuses raisons qui expliquent qu'elle était si prisée et répandue, c'est notamment parce qu'elle véhicule des émotions intenses, régule notre humeur, favorise la synchronisation entre les individus et nous procure une grande joie. Le système nerveux humain est remarquablement adapté pour traiter les schémas vibratoires complexes qui constituent la musique ; cela nous permet de distinguer les différents instruments et voix, de suivre le déroulement des mélodies dans le temps et de saisir les harmonies et les rythmes qui fondent la puissance de la musique. De fait, des études en neurosciences ont démontré que le système de récompense du cerveau – le réseau de neurones qui génère du plaisir en réponse à la nourriture, aux interactions sociales, aux drogues ou au sexe – est également à l'origine du plaisir musical.

Mais le système auditif est fragile et vulnérable aux perturbations causées par la surexposition sonore et le vieillissement. De nombreuses personnes souffrant de troubles de l'audition perdent également le plaisir de la musique, ce qui représente une perte considérable en termes de bien-être et de qualité de vie. Les solutions de restauration auditive visent principalement à améliorer la perception de la parole ; il en résulte souvent, pour l'auditeur, des sensations musicales déformées et désagréables là où il éprouvait autrefois de la joie et un sentiment de connexion. Cependant, les sciences de l'audition commencent aujourd'hui à reconnaître la nécessité de développer de meilleures approches pour l'écoute musicale.

Ce numéro d'Audiologie demain présente plusieurs exemples significatifs de cette nouvelle prise de conscience. Le Dr Brian C.J. Moore, l'un des scientifiques les plus éminents dans le domaine de la recherche auditive, évoque les difficultés qu'il a lui-même rencontrées avec la musique à mesure que son audition déclinait. Il souligne les récentes avancées technologiques des appareils auditifs – notamment l'utilisation de réseaux de neurones – susceptibles d'aider les auditeurs à mieux décrypter la musique, et encourage la poursuite de recherches spécifiquement axées sur ce domaine.
Un second article émane de l'Orchestre de chambre de Paris, qui collabore activement avec des personnes malentendantes pour étudier comment différentes dispositions instrumentales et certains types d'orchestration pourraient améliorer la perception musicale. Ces collaborations entre musiciens, compositeurs et scientifiques semblent très prometteuses.
Enfin, une réflexion est menée sur les moyens d'améliorer la perception musicale chez les personnes atteintes de surdité profonde nécessitant un implant cochléaire. Bien que ces dispositifs soient peu performants pour transmettre les informations spectrales, certaines avancées technologiques pourraient permettre à ces patients de profiter plus pleinement de la musique.

Il est encourageant de constater que scientifiques et cliniciens reconnaissent désormais l'importance de la musique en tant qu'expérience humaine unique, à laquelle les personnes souffrant de troubles auditifs devraient également pouvoir accéder.

Par Robert Zatorre
Professeur, Institut neurologique de Montréal, Université McGill

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