Est-ce que les malentendants, appareillés ou pas, parviennent à apprécier la musique ?
Les personnes malentendantes continuent généralement d'apprécier la musique. Et d'en tirer des bienfaits.
Toutefois, il ne fait aucun doute que la déficience auditive peut réduire ce plaisir. Elle peut également restreindre la variété des genres musicaux que l'on écoute. Les enquêtes que nous avons menées auprès de personnes malentendantes et d'utilisateurs d'appareils auditifs ont révélé qu'ils apprécient davantage les musiques simples – ne faisant intervenir qu'un, deux ou trois instruments ou voix – plutôt que les mélanges sonores très complexes.
Comment explique-t-on cela ?
D'après mon expérience, à mesure que mon audition a décliné, ma capacité à distinguer les différents instruments au sein d'un orchestre a diminué. Tout se transforme en une sorte de bouillie sonore.
Cela s'explique par plusieurs raisons. Tout d'abord, chez une personne malentendante, la sélectivité fréquentielle est détériorée. Ensuite, la plage de fréquence des filtres auditifs s’élargit. Par conséquent, la représentation des sons se chevauche davantage et les fréquences se confondent plus facilement.
Enfin, il peut y avoir des altérations de la structure temporelle fine des sons.
Il y a dix ans, l'objectif principal était d'assurer une bonne intelligibilité de la parole, parfois au détriment de l'écoute musicale.
Est-ce que cela peut être corrigé par les aides auditives ?
La réduction de la sélectivité fréquentielle, en d'autres termes l'augmentation de la bande passante des filtres auditifs, et la sensibilité moindre à la structure temporelle fine ne sont pas corrigées par les appareils auditifs.
Mais ces derniers peuvent améliorer l'écoute musicale dans certaines situations : les passages à faible intensité d'un morceau, qui sont les plus difficiles à percevoir pour les malentendants, sont amplifiés par un système de contrôle automatique du gain, intégré dans la quasi-totalité des aides auditives.
En revanche, lors d'un concert de rock par exemple, le niveau sonore est constamment élevé. Dans ce cas, la perception du volume rejoint la normale – un phénomène appelé « loudness recruitment » – et il est possible qu'on ne tire aucun bénéfice de l'aide auditive.
Quid des programmes « musique » dans certaines aides auditives ?
De nombreuses améliorations ont été réalisées sur ces programmes au cours des cinq ou dix dernières années. L'une des mesures courantes consiste à réduire la rapidité d'action du système de contrôle automatique du gain. Des études ont montré que, pour l'écoute de la musique, les personnes appareillées préfèrent une compression plus lente, où l'amplification change de manière relativement progressive, à mesure que le niveau sonore d'entrée varie. Cette approche présente toutefois des inconvénients. Par exemple, si vous écoutez un morceau de musique classique passant soudainement d'un passage fort à un passage très doux, vous risquez de manquer le début de ce dernier, car le gain met un certain temps à remonter.
Une autre mesure consiste à désactiver ou à réduire l'anti-Larsen, car lors de l'écoute de musique, les appareils peuvent confondre une note avec un Larsen et tenter de la supprimer.
Autre mesure, bien utile en particulier lors de concerts : la désactivation de la directionnalité.
Les audioprothésistes jouent un rôle important. Il y a dix ans, l'objectif principal était d'assurer une bonne intelligibilité de la parole, parfois au détriment de l'écoute musicale. Aujourd'hui, les consommateurs sont plus exigeants et les audioprothésistes sont plus conscients de la nécessité d'ajuster correctement le programme musical.
Tout ceci explique en partie la satisfaction accrue des utilisateurs observée dans les enquêtes EuroTrak les plus récentes.
Sur quels autres points les audioprothésistes peuvent agir ?
Le degré d'ouverture de l'évent doit être considéré. La plupart des malentendants avec une perte auditive moyenne ont une adaptation ouverte. Mais cela peut créer un phénomène d'interférence pour les fréquences graves et des irrégularités dans la réponse en fréquence, ce qui est gênant pour l'écoute de la musique. Cela modifie également le timbre, ou la qualité sonore, rendant le son quelque peu artificiel.
L'adaptation fermée (complètement ou partiellement), quant à elle, peut offrir une meilleure qualité sonore pour la musique, mais elle est mal tolérée en raison de l'effet d'occlusion. L'audioprothésiste doit donc déterminer la solution la plus adaptée à chaque patient, en choisissant la taille de l'ouverture en fonction du degré de perte auditive et du besoin – ou non – d'amplifier les basses fréquences.
Quelles sont les pistes en recherche aujourd'hui pour améliorer l'écoute musicale chez les personnes appareillées ?
Des perspectives intéressantes se dessinent. Il est désormais possible d'utiliser des réseaux de neurones profonds pour isoler les différents instruments d’un morceau, notamment pour des formations musicales réduites. On peut ensuite créer un nouveau mixage en mettant davantage en valeur la voix ou l'instrument qui porte le thème principal, avant de réassembler les différentes pistes. Il a été démontré que ce type de rendu est apprécié des personnes malentendantes. Aujourd’hui, certaines aides auditives intègrent des réseaux de neurones profonds pour améliorer l'intelligibilité. Mais je pense que dans les cinq à dix prochaines années, nous verrons apparaitre des réseaux de neurones spécifiquement dédiés à l'amélioration de la perception musicale.
La recherche sur le sujet se heurte parfois à la réticence des industriels à fournir des détails sur leurs fonctionnalités et à autoriser les chercheurs à publier les résultats de leurs travaux. De même, les fabricants doivent améliorer la transparence de leurs logiciels de réglage. Le rôle des différents paramètres n'est pas toujours évident. On trouve souvent des curseurs permettant d'ajuster un réglage, sans que l'on en comprenne bien l'action exacte.

