23 Avril 2026

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« On ne peut pas avoir mis en place le 100 % Santé pour rétropédaler aujourd’hui »

Entre la dissociation et l’encadrement des marges ainsi que les transformations en cours, industriels comme distributeurs s’interrogent sur l’avenir de la filière. Benoît Roy, président du Synea, et Pierre Longerna, président du groupe Aides auditives du Snitem, partagent leurs réflexions.

Propos recueillis par Ludivine Aubin-Karpinski
Couvlentretien
Benoît Roy (à gauche), président du Synea & Pierre Longerna (à droite), président du groupe Aides auditives du Snitem

La filière est-elle aujourd’hui suffisamment unie pour défendre ses intérêts ?

BR : Entre syndicats d’audioprothèse, il existe évidemment des points de divergence, mais ils sont marginaux. Sur des sujets majeurs comme la lutte contre la fraude, le suivi ou l’accès à la prescription, nous avons des positions très proches. Nous sommes adhérents de la même convention et nous partageons un objectif commun : garantir une prise en charge de qualité. Travaillons avant tout sur ce qui nous rassemble.

PL : Notre filière est très spécifique et parfois mal comprise. Cela nécessite un travail de pédagogie constant auprès de nos interlocuteurs dans les administrations, au ministère... Et les quatre syndicats – Snitem, Synea, SDA, Synam –, ont tous conscience qu’il faut accentuer nos efforts en ce sens et nous attacher à ce qui nous réunit pour espérer peser dans nos discussions avec les pouvoirs publics.

Au cœur de ces échanges, il y a bien sûr la question de la dissociation et l’encadrement des marges. Faut-il s’en inquiéter ?

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BR : Oui, clairement. Aujourd’hui, nous avons un système qui fonctionne avec un taux d’adoption en hausse, la satisfaction élevée de nos patients et des appareils portés. L’indissociabilité entre produit et service permet d’assurer un suivi de qualité et cela est mutualisé entre des patients qui nécessitent que l’on passe beaucoup de temps avec eux et d’autres qui en ont moins besoin. Si l’on casse cet équilibre, on prend le risque de déstabiliser tout le modèle. Avant de réformer, il faudrait déjà reconnaitre ce qui marche. On ne peut pas avoir mis en place le 100 % Santé pour rétropédaler aujourd’hui.

PL : La dissociation reviendrait à réduire l’audioprothèse à la simple vente d’un produit. Or ce n’est pas la réalité. L’audioprothésiste intervient dans la durée – sur quatre à cinq ans et parfois davantage –, dans un parcours de soins, avec un accompagnement personnalisé essentiel, notamment auprès d’une population âgée. Dissocier produit et prestation, c’est méconnaitre la nature même de ce métier. Notre modèle fonctionne, tant en termes de satisfaction patient que d’équilibre économique pour les acteurs du secteur. On peut améliorer le système mais appliquer aux aides auditives une logique taillée pour s’adapter aux prothèses de hanche ou aux respirateurs n’a aucun sens.

Pourquoi ces mesures posent-elles autant de difficultés ?

BR : Parce qu’elles reposent sur une vision simplifiée voire simpliste. Et, quand on parle de marges, encore faut-il savoir de quoi on parle ! Entre un groupe international qui achète un produit « sec » à un fabricant et internalise tous les services, et un audioprothésiste « isolé » qui se le procure via la filiale française et a besoin de services tout autour, on ne parle tout simplement pas du même prix. Vouloir imposer un taux de remise uniforme, sans définir ce qu’il recouvre, ne rime à rien.

PL : La dissociation engendrerait en effet une distorsion entre des groupes intégrés, des acteurs internationaux et les audioprothésistes indépendants.

Appliquer aux aides auditives une logique taillée pour s’adapter aux prothèses de hanche ou aux respirateurs n’a aucun sens.

Pierre Longerna, président du groupe Aides auditives du Snitem

Tout cela est très abstrait. Quelles en seraient les répercussions ?

PL : On peut imaginer tout un tas de scénarios tous plus inopérants les uns que les autres en fonction des modalités de mise en œuvre : achat en ligne sans accompagnement, difficulté pour les audioprothésistes à intervenir sur des produits inadaptés...

Il y a aussi un risque sur l’innovation. L’article 58 ne porte pas uniquement sur la dissociation, mais aussi sur l’encadrement des marges et des prix. Si ce dernier ne permet plus de valoriser les différences technologiques, certains produits pourraient ne plus être proposés en France. On pourrait se retrouver avec un marché moins innovant, voire une audioprothèse à deux vitesses.

J’ai pu observer des effets comparables en Ontario, au Canada, dans le secteur de l’optique, où une dissociation stricte a conduit à appauvrir l’offre produits tout en augmentant la facture globale. Un modèle mal adapté peut produire des effets contre-productifs, qu’il faut des années ensuite pour corriger.

BR : Certains réseaux de soins ou complémentaires santé plafonnent déjà les prix sans tenir compte des évolutions technologiques. À terme, cela peut conduire à un appauvrissement de l’offre ou à un désengagement de certains acteurs. Si un produit plus technique coute plus cher mais est vendu au même prix, les audioprothésistes n’auront aucun intérêt économique à le proposer...

Peut-on encore éviter l’entrée en application de l’article 58 en audio ?

PL : L’article 58 est entré en vigueur le 1er janvier 2026, mais il n’existe pas encore de texte d’application pour l’audioprothèse. Cela ne signifie pas que le risque est écarté : c’est une menace qu’il faut prendre très au sérieux. Nous devons obtenir l’exclusion définitive des aides auditives du dispositif car les gens et les administrations changent et peuvent décider à tout moment de l’appliquer... Surtout, il faut sortir d’une logique purement comptable et arrêter de considérer l’audioprothèse comme une dépense. Notre secteur génère un retour sur investissement, en termes de santé publique, équivalent à celui de la vaccination [37 $ économisés pour 1 $ investi dans les pays à revenus élevés, NDLR]. C’est cet argument qu’il faut porter.

BR : Certains voient malheureusement le bouclage d'un budget immédiat et pas les économies dans dix ans... On n’éloignera cette épée de Damoclès de nos têtes que par le biais d’un PLFSS.

Dans ce contexte, quelles évolutions vous semblent nécessaires pour consolider le 100 % Santé ?

BR : Le succès du 100 % Santé est incontestable. Pour autant, le modèle reste sous tension : certains patients sont encore exclus du dispositif, nos couts augmentent – les loyers, les salaires, les achats –, et les marges des audioprothésistes s’érodent. Une étude Xerfi a révélé une baisse de 70 % du résultat net des indépendants en 2023. Nous devons employer l'année qui vient à faire passer nos messages.

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PL : Toute la filière a joué le jeu pour faire du 100 % Santé une réforme réussie. Les industriels ont proposé des gammes complètes en classe I et ont continué à y intégrer des innovations et ce, malgré le maintien des prix pour les patients et des négociations plus importantes au niveau du « wholesale ». Mais il faudra, à terme, revaloriser ce modèle pour maintenir la qualité et continuer de faire ruisseler les évolutions technologiques. Nous devons également améliorer la sensibilisation à la santé auditive et accroitre les actions de prévention car près de 45 % des personnes concernées ne sont toujours pas appareillées. Bien vieillir, ça ne commence pas à 70 ans. Cela suppose d’inscrire le plus tôt possible les patients dans un parcours de soins.

De même, on ne pourra pas faire l’économie de discuter de la pénurie d’ORL et de l’accès aux prescripteurs. En travaillant l'ensemble de ces sujets, je ne vois pas ce qui empêcherait de passer le taux d’adoption à 60 voire 70 %.

Quel regard portez-vous sur le rachat de GN Hearing par Amplifon et quels changements augure-t-il ?

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BR : Cette acquisition confirme que la verticalisation du secteur est désormais une réalité. La plupart des industriels sont aujourd’hui présents dans le retail et ce phénomène d’intégration va continuer à structurer le marché.

PL : Ce rachat illustre un secteur en pleine recomposition ; il s’en est déjà produit par le passé et cela se reproduira sans doute à l’avenir. Selon moi, cette opération témoigne surtout de l’attractivité et du potentiel de croissance du marché de l’audiologie.

Avec ces transformations en cours, comment voyez-vous évoluer le rôle de l’audioprothésiste dans les prochaines années ?

BR : L’époque où l’on pouvait poser sa plaque et démarrer sans structure ni accompagnement est révolue. Le secteur s’annonce plus exigeant, avec une forme de sélection naturelle, mais il restera de la place pour les professionnels capables d’apporter – et faire valoir – une vraie qualité de prise en charge. Disposer des bons outils et de soutiens solides devient désormais indispensable.

PL : Le nombre de points de vente, autour de 8 000, semble aujourd’hui proche d’un pic au regard de la taille du marché, même si une dynamique pourrait se poursuivre via les réseaux d’optique en quête de relais de croissance. En revanche, les ouvertures « from scratch » devraient dorénavant rester limitées.

Le secteur s’oriente vers une diversité de modèles et de propositions de valeur, ce qui implique de poursuivre sa professionnalisation – via la formation, la certification – et de s’adapter à des patients aux attentes nouvelles. Les audioprothésistes qui sauront y répondre, en s’appuyant sur les bons partenaires et en combinant expertise technique et qualité d’accompagnement, seront les mieux placés pour s’inscrire dans cette dynamique.

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