On sait que, d’un individu à l’autre, les acouphènes peuvent prendre des formes bien différentes. Ce qui rend si difficile leur définition en général. C’est une des raisons pour lesquelles les spécialistes parlent davantage d’acouphènes, au pluriel. Mais leur caractérisation devient encore plus compliquée si l’on considère qu’il existe également une variabilité intra-individuelle. Elle est très fréquente et quasiment aucun patient n’affirme avoir un acouphène invariable, mais elle a été mise en lumière tardivement.
Notion récente
« L’une des raisons pour lesquelles cette notion est peu connue et n’a émergé que tardivement c’est qu’il existe une théorie dite de l’habituation, qui stipule que l’acouphène est un bruit plutôt faible et constant, rappelle Nicolas Dauman. Mais cette théorie est caduque, notamment en raison de ce que rapportent les patients. » En effet, ce sont d’abord eux qui décrivent cette variabilité, avec des périodes de la journée où l’acouphène est ressenti de façon bien plus intense que d’autres. Mieux comprendre la variabilité de l’acouphène s’avère donc crucial dans la prise en charge du patient. « Cette variabilité touche la majorité des patients, rapporte en effet le psychologue. Cela change complètement la perspective de la prise en charge. En effet, quand on considère que l’acouphène est un son constant, on dit aux patients qu'ils doivent s’en désintéresser, le laisser de côté. Alors que si l’on prend en compte la variabilité, on se rend compte que la difficulté pour eux réside précisément dans le fait d’avoir un symptôme dont l'intensité change d'un moment à un autre. Cette variabilité le rend beaucoup plus intrusif. »
Objectivation de la variabilité
Cette dernière a pu être objectivée. « Dans les années 1980, les premières études en psychoacoustiques aux États-Unis ont montré que pour couvrir leur acouphène, les patients, qui étaient placés dans des pièces insonorisées, faisaient augmenter l'intensité d’un son, relate Nicolas Dauman. Comme s'il y avait une lutte en soi entre le bruit extérieur qui masque l’acouphène et la perception de l'acouphène qui insiste, qui essaye de passer par-dessus. Cela signifie que même si “l’acouphène est dans la tête”, ce qu’on entend classiquement, il y a tout de même des paramètres acoustiques très objectifs qui prouvent que l’acouphène n'est pas un son simple et constant. »
Il faut communiquer cette idée qu’en permettant aux patients de mieux comprendre leur expérience, on les aide à mieux tolérer leur acouphène.
Nicolas Dauman, maître de conférences en psychopathologie clinique
Dynamique émotionnelle
D’autres techniques ont permis l’objectivation de cette variabilité. Le chercheur spécialisé dans les acouphènes, Winfried Schlee (université de Ratisbonne, Allemagne), qui était présent lors du colloque de l’Afrépa, a développé une application smartphone, TrackYourTinnitus, à cette fin. Les développeurs sont partis du constat que les acouphènes étaient influencés par les émotions, mais que la dynamique de ces dernières était un champ de recherche jusque-là assez négligé par la communauté scientifique, précisément parce qu'elle était compliquée à évaluer. Les smartphones pallient cette difficulté.
Concrètement, les utilisateurs de l’application sont invités, lorsqu’ils reçoivent une notification qui leur est envoyée à différents moment de la journée, à renseigner différentes caractéristiques concernant leur acouphène : sa présence ou son absence, son intensité (sur une échelle visuelle), le niveau de détresse qu'il provoque ou encore la situation émotionnelle de l’utilisateur.
Dans la conclusion d’une étude rapportant cette expérience, les auteurs indiquent avoir démontré que plus la dynamique émotionnelle d’un patient est élevée, plus sa détresse psychologique liée à l’acouphène est importante. Ils émettent en outre l’hypothèse que la stabilisation de cette dynamique émotionnelle pourrait être utilisée pour prévenir ou atténuer l’acouphène. Cela montre que l’acouphène « est une expérience qui mobilise non seulement l'audition mais aussi les émotions, la mémoire, les circuits de la saillance perceptive », ajoute le psychologue.
Un colloque de l’Afrépa sous les auspices de l’école bordelaise
Près de 300 personnes étaient présentes, pour écouter les enseignants chercheurs, français et étrangers, sur les défis et les opportunités thérapeutiques de la variabilité de l’acouphène.
Le prochain colloque aura lieu les 8 et 9 septembre 2023 à Toulouse, sous la responsabilité du Pr Hung Thai-Van, nouvellement élu pour succéder à la Dr M arie-José Fraysse à la présidence de l’Afrépa.
Frustration
Ce type d’étude, ainsi que le témoignage des patients, permet donc d’identifier les situations problématiques. « De manière assez classique, on sait bien que lorsque la personne est occupée à effectuer une activité qui capte suffisamment d'attention, son acouphène passe au second plan, explique Nicolas Dauman. À l'inverse, à chaque fois qu’elle est inoccupée ou qu'elle est confrontée à des entraves, des limites, l'acouphène repasse au premier plan. C’est grâce à une investigation réalisée sur la base d'entretiens cliniques, en 2016 et 2017, que nous avons pu mettre en évidence ce qui faisait varier la perception, mettre un mot sur ces situations : la frustration. Cela colle assez bien avec ce que les patients nous racontent. »
Redonner les clés au patient
Pour le thérapeute, le fait d’identifier les situations qui potentialisent l’acouphène va aider à la prise en charge, notamment parce que cela montre que le patient a une partie des clés en main, qu’il peut avoir une influence sur la variabilité du symptôme : « De façon concrète, l'ORL peut aider le patient à déterminer les moments où il est moins gêné. Ainsi, on redonne le contrôle au patient. Et c’est une notion importante car le plus grand désarroi des patients souffrant d'acouphène, c'est la perte de contrôle. Je pense que c’est un message très important et positif. Il faut communiquer cette idée qu’en permettant aux patients de mieux comprendre leur expérience, on les aide à mieux tolérer leur acouphène. Aujourd'hui, on ne considère plus qu’il s’agit d’un bruit faible et constant mais, au contraire, on l’aborde dans l'expérience globale du patient et de ses activités. »
Et la thérapie sonore a bien sûr sa place dans cette approche, comme l’explique Nicolas Dauman : « L'appareillage peut être recommandé justement pour essayer d'atténuer cette grande variabilité. En outre, lorsque le patient porte une aide auditive et que l'information est davantage accessible, l'acouphène devient plus tolérable. »