Chez les seniors, « tout déclin fonctionnel entraine les autres », alerte l’infirmière au Gérontopôle de Toulouse, Florence Da Costa Ribeiro. C’est en partant de ce constat que l’OMS a développé le programme Icope : un parcours spécifique dédié aux plus de 60 ans pour repérer précocement les fragilités et prévenir la perte d’autonomie. Pour ce faire, il prévoit un dépistage régulier de six fonctions essentielles – audition, vision, mémoire, mobilité, nutrition et santé mentale – suivi, en cas d’anomalie, d’une évaluation approfondie (étape 2) et d’une prise en charge adaptée (étapes 3 et 4). Le 1er juillet dernier, un décret à la loi du 8 avril 2024 visant à « bâtir la société du bien vieillir et de l'autonomie » a généralisé la première étape à toute la France. Mais si les parcours nutrition ou mobilité s’intègrent ensuite aisément aux soins primaires, la prise en charge des troubles auditifs reste entravée par des contraintes réglementaires et par l’accès limité aux ORL. C’est précisément ce que le programme Icope Audition, actuellement testé à Toulouse et soutenu par la Fondation pour l'audition, cherche à compenser.
Embouteillage en aval du dépistage
Le dépistage audiologique d’Icope (étape 1) s’est avéré particulièrement efficace : plus de 130 000 personnes ont réalisé le test, recrutées par 18 000 infirmières*, aidants et petits-enfants ! détaille le Pr Bernard Fraysse, ancien président de l’Ifos, engagé dans le déploiement du programme toulousain. Résultat : 48 % présentent un trouble auditif nécessitant une évaluation approfondie. Or le ratio patient/évaluateur est bien moins avantageux pour la seconde étape du programme car celle-ci suppose un recours aux spécialistes. « De nombreux patients sortent du parcours faute d’accès aux ORL, s’inquiète l’audioprothésiste et fondateur d’iAudiogram, Nicolas Wallaert. Comment faciliter l’accès à une expertise otologique et diminuer le délai de prise en charge pour réduire le risque de renoncement ? » L’idée d’Icope Audition est de proposer un parcours simplifié ciblant la presbyacousie simple qui concerne près d’« un patient sur deux », pointe le Pr Fraysse.
Le cœur du problème est que l’évaluation approfondie de l’audition par un examen otologique et une audiométrie reste un acte technique réservé aux spécialistes. Dans le cadre d’un protocole de coopération local déployé au Gérontopôle et à la CPTS La Providence, à Toulouse, le parcours Icope Audition a donc créé « un acte dérogatoire permettant aux infirmières formées de les réaliser », explique la gériatre référente Icope au Gérontopôle de Toulouse, la Dr Catherine Takeda.
L’évaluation approfondie réalisée par une infirmière formée
Le parcours Icope Audition s’intègre dans le parcours Icope : lorsqu’un test Icope Monitor ou un autotest Höra révèle un déficit à l’étape 1, l’infirmière reçoit une alerte. « Je contacte les patients et, s’ils ne sont pas suivis et vivent dans la région, je leur propose un rendez-vous », explique Florence Da Costa Ribeiro. L’évaluation comprend alors :
- un examen otologique ;
- un questionnaire clinique élaboré avec les ORL ;
- une audiométrie réalisée à l’aide d’un audiomètre simplifié (voir encadré ci-dessous).
Ce bilan vise à identifier les situations simples, à savoir les surdités neurosensorielles symétriques, sans facteur de risque associé ni antécédent otologique, avec tympan normal, sans dissociation tonale/vocale et un audiogramme vocal dans le bruit cohérent avec le déficit. « L’objectif n’est pas de poser un diagnostic mais de déterminer si l’oreille est saine ou non, et d’orienter ensuite », précise l’infirmière. Les cas simples sont alors adressés à un gériatre ou un généraliste formé pour une primo-prescription d’appareillage. Les cas complexes sont adressés à l’ORL, dans un délai de deux mois.
Le questionnaire – qui vérifie l’absence de vertiges, surdité brusque, acouphènes, antécédents otologiques… – garantit la sécurité du triage et l’orientation vers l’ORL en cas de risque. Par ailleurs, l’audiomètre dédié permet « d’avoir un bilan audiométrique identique à l’ORL, dans les limites des critères retenus », à savoir une presbyacousie simple, explique Nicolas Wallaert.
Pour permettre la délégation de compétences, les infirmières et les médecins ont suivi une formation spécifique en otologie médicale, baptisée AUDI, créée il y a environ un an, et qui vient d’obtenir la labellisation DPC. Elle est composée d’e-learning et d’une journée (ou demi-journée pour les médecins) d’ateliers pratiques : retrait de bouchons sur maquettes, vidéo-otoscopie, prise en main de l’audiomètre et cas cliniques. À ce jour, une dizaine d’infirmières et deux médecins ont été formés dans le cadre du protocole toulousain.
Vers un déploiement national ?
Aujourd’hui limité à Toulouse, Icope Audition suscite l’intérêt d’autres départements. « Nous mettons le protocole à disposition des CPTS qui souhaitent l’implanter », indique la Dr Takeda. Après la labellisation de leur formation, elle espère un déploiement plus large. L’équipe a candidaté à un appel à projets « Challenge prévention : démontrer la valeur des innovations en vie réelle » pour mener une étude multicentrique à grande échelle. Un millier de patients pourraient y être inclus, afin de mesurer l’impact réel du parcours sur les délais d’accès, l’efficacité clinique et l’égalité territoriale. Elle espère que ce programme permettra d’améliorer l’accès aux soins audiologiques dans les territoires les moins bien dotés en ORL. Car comme le rappelle le Pr Fraysse, « certaines régions présentent jusqu’à 15 ans d’écart dans l’accès aux soins auditifs ». Preuve que le reste à charge nul instauré par le 100 % Santé n'a pas tout résolu et se heurte à une réalité terrain.
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