En 2050, un tiers de la population française aura plus de 60 ans et l’on comptera 700 000 seniors en perte d’autonomie supplémentaires, selon une étude récente de l’Insee. Pour limiter les conséquences de cette déferlante annoncée, ses auteurs appellent à repenser les politiques publiques du grand âge et suggèrent de « développer les solutions de maintien à domicile ». « La prévention de la dépendance est un enjeu majeur pour notre société », a estimé le Pr François Puisieux, gériatre et président du gérontopôle des Hauts-de-France, lors de la 4e Journée de l’audition, en octobre 2025.
Pour bien vieillir, à domicile comme en établissement, il faut dépister la presbyacousie et appareiller dès que nécessaire.
Pr François Puisieux, gériatre et président du gérontopôle des Hauts-de-France
Mais ce virage préventif doit aujourd’hui mieux intégrer la santé auditive parmi les leviers d’action. Très répandue chez les plus âgés, la presbyacousie est en effet l’un des principaux facteurs de risque modifiables de chute et de déclin cognitif. « Deux évènements qui entrainent la bascule des personnes âgées fragiles dans la “cascade gériatrique”, menant à la perte d’autonomie et à l’entrée en institution », a expliqué le Pr Puisieux. Heureusement, « la fragilité est un état potentiellement réversible »... à condition de donner aux patients les moyens de rester indépendants le plus longtemps possible, par un repérage et un appareillage précoces des troubles de l’audition.
Des liens entre surdité, déclin cognitif et chutes
Les arguments scientifiques ne manquent pas en faveur d’une meilleure intégration de l’audition dans le parcours de soins des seniors. Le Pr Puisieux en a égrainé quelques-uns. « Plusieurs travaux – dont ceux de Frank Lin[1] – montrent qu’une perte d’audition, même légère, multiplie par trois le risque de chute, et plus elle est sévère, plus le risque augmente », a-t-il rappelé. Pour le gériatre, les résultats les plus significatifs viennent de l’étude Achieve[2], également coordonnée par Frank Lin : « On constate une réduction d’environ 25 % des chutes chez les personnes malentendantes appareillées de plus de 70 ans, comparées au groupe témoin », a-t-il indiqué.
Quant aux liens entre surdité et déclin cognitif, « ils sont aussi bien démontrés », a-til noté. L’étude Achieve[3] – de nouveau – a montré en 2023 que chez les personnes de plus de 70 ans à risque, l’appareillage pouvait nettement ralentir le déclin cognitif. En outre, chez les personnes déjà atteintes de troubles cognitifs, la présence d’une surdité non appareillée favoriserait l’apparition de troubles psycho-comportementaux –anxiété, irritabilité, agressivité, résistance aux soins... [4]. Pour plusieurs de ces symptômes, le risque serait multiplié par trois à cinq. « Ces troubles dans la démence sont une cause d’impossibilité de maintien à domicile, [et occasionnent] de grandes difficultés de prise en charge en Ehpad », commente le Pr Puisieux. Autant d’éléments, pour le gériatre, qui illustrent « à quel point il faut que l’on s’intéresse plus encore qu’on ne le fait à la déficience auditive chez les personnes âgées ». « Pour bien vieillir, à domicile comme en établissement, il faut dépister la presbyacousie et appareiller dès que nécessaire », a-t-il insisté.
Des trous dans la raquette
Or, malgré une prévalence élevée de la presbyacousie parmi les seniors, « l‘âge médian de l’accès au premier appareillage est encore de 74 ans », a regretté la Dr Sophie Boucher, ORL au CHU d’Angers et membre du gérontopôle Pays de la Loire, lors de la 4e Journée de l’audition. « Le délai entre les premiers symptômes et le premier appareillage est encore trop long – de l’ordre de 7 à 10 ans – et il y a un décalage important entre les risques liés à la presbyacousie et l’efficacité de l’appareillage, qui n’est plus à démontrer », a-t-elle ajouté, avant d’alerter : « Il va falloir que l’on se mobilise tous car la presbyacousie coute et va couter cher ».
Dans sa recommandation de 2022 réalisée avec la SFA, la SFORL estime également que « la prise en charge du patient presbyacousique fragile vivant à domicile ou en établissement gériatrique constitue un enjeu majeur de santé publique ». La situation du patient institutionnalisé est en effet préoccupante : selon les données de l’Enquête Handicap Santé réalisée par la Drees en 2011, la prévalence des troubles auditifs en Ehpad est trois fois plus élevée que dans le reste de la population générale.
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Malheureusement, le parcours de soins actuel ne permet pas une prise en charge efficiente de nombreux malentendants en situation de fragilité ou dépendants, qu’ils soient déjà équipés d’aides auditives ou non. Cette population rencontre des difficultés pour s’appareiller – en primo-appareillage ou en renouvellement – et pour bénéficier d’un suivi adapté, à partir du moment où leur mobilité diminue ou lorsqu’intervient l’entrée en Ehpad. Dans son rapport sur la filière auditive de 2021, l’Igas constatait que « l’interdiction stricte de toute pratique itinérante de la profession d’audioprothésiste et les exigences d’équipement du local réservé à cette activité rendent particulièrement difficiles la mise en place d’une prise en charge adaptée de ces patients ». Les auteurs recommandaient d’ailleurs « d’expérimenter des protocoles adaptés de dépistage, appareillage et suivi pour les personnes âgées dans l’incapacité de se déplacer ».
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Quand des actions sont adaptées et suivies, avec une approche interdisciplinaire et un encadrement médical, les bénéfices sont indéniables. Reste désormais à définir un parcours de soins spécifique et à inscrire ces pratiques dans un cadre réglementaire adapté.
Christian Renard
Des initiatives en faveur d’un parcours de soins spécifique
Sur le terrain, plusieurs équipes se sont mises en ordre de bataille, comme le programme Icope Audition à Toulouse (lire aussi "Icope Audition, un nouvel outil pour le dépistage des seniors), les travaux du Gérontopôle Pays de la Loire (lire aussi Des inégalités territoriales à la prise en charge individualisée) ou encore le Service d’aide aux malentendants institutionalisés ou dépendants – Samid, créé il y a 25 ans par l’audioprothésiste Christian Renard en lien avec le pôle de gérontologie du CHU de Lille.
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« Il s’écoule plus de 12 ans en moyenne entre le premier appareillage et l’entrée en Ehpad, qui se situe entre 84 et 86 ans, explique-t-il. Cela veut dire que la majorité des résidents sont potentiellement déjà appareillés. La vraie problématique est donc de faire en sorte que ces personnes continuent de porter leurs appareils dans de bonnes conditions une fois en institution ». L’action du Samid a principalement consisté à sensibiliser et former des équipes soignantes, définir et mettre à disposition des outils de repérage et de suivi adaptés ainsi qu’à intégrer les appareils auditifs dans le plan de soins des résidents malentendants. L’efficacité de ce protocole a pu être objectivée par l’étude Autonomia : alors qu’en 2009 seuls 18 % des résidents appareillés avant leur entrée en Ehpad continuaient d’utiliser leurs aides auditives de manière satisfaisante, ils étaient en 2015, dans les établissements formés, plus de 86 % à porter leurs appareils dans de bonnes conditions, avec un suivi prothétique adapté. « Quand des actions sont adaptées et suivies, avec une approche interdisciplinaire et un encadrement médical, les bénéfices sont indéniables, a commenté Christian Renard. Reste désormais à définir un parcours de soins spécifique et à inscrire ces pratiques dans un cadre réglementaire adapté. » Les travaux engagés par le CNP ORL avec le CNP de Gériatrie sur l’appareillage du sujet en perte d’autonomie, « où l’éthique doit accompagner la démarche scientifique et le pragmatisme », vont dans ce sens, comme le plan national lancé par l'ANA, qui vise à ne plus « relégu[er] la santé auditive au second plan de la prise en charge des plus âgés ».
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