12 Novembre 2025

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Le secteur de l'audition face aux recommandations du Shift Project

Pour décarboner le secteur de l’audioprothèse, le Shift Project recommande une bascule vers le rechargeable et une amélioration de la réparabilité et des flux de production des aides auditives. Mais les professionnels mettent en garde : ces mesures supposent des arbitrages techniques, économiques et réglementaires.

Par Violaine Colmet Daâge
reco shift

Le constat de départ est saisissant : le secteur de la santé représente à lui seul 8 % des émissions françaises de gaz à effet de serre, davantage que l’aérien. Les dispositifs médicaux en portent une part importante, avec l’émission de 7,4 millions de tonnes équivalent CO2 (eqCO2) par an, soit l’équivalent du secteur agroalimentaire. Dans ce panorama, l’audioprothèse pèse plus modestement : environ 11 000 t eqCO2/an. Cette empreinte, bien que relative, se concentre sur trois postes : la fabrication des appareils, la consommation énergétique et les déchets liés aux piles et aux chargeurs, ainsi que le transport international. « Avant d’arriver dans l’oreille du patient, une aide auditive a fait le tour de la planète », résume le chargé de projet Santé, énergie, climat du Shift Project, Baptiste Verneuil. Dans le rapport Décarbonons les industries des dispositifs médicaux publié en juin dernier, il liste plusieurs axes spécifiques à la filière auditive afin de limiter son impact sur le réchauffement climatique. Ces leviers pourraient permettre de réduire de 79 % les émissions du secteur, d’ici 2050.

Miser sur le rechargeable

Chaque année, 1,56 million d’aides auditives sont distribuées en France. Près de la moitié fonctionnent encore avec des piles, soit plus de 32 millions d’unités produites pour le seul marché français, détaille le rapport. Une réalité qui pèse lourd dans le bilan carbone. Les modèles rechargeables affichent un meilleur profil (6,34 kg eqCO2 par appareil, contre 7,77 pour les modèles à pile), même si leur fabrication reste énergivore (graphe ci-dessus). Le premier levier identifié par le Shift Project repose donc sur l’accélération de la fin des appareils à pile. Dans cette optique, il préconise un meilleur remboursement des aides auditives rechargeables : « Aucun modèle de ce type n’est disponible en classe I », regrette-t- il. Il recommande en outre d’opter pour un chargeur universel. Une proposition qui pourrait pénaliser les industriels disposant d’une avance technologique, s’inquiète le directeur audiologie et formations chez GN Hearing et audioprothésiste, Jean-Baptiste Lemasson. « Certains appareils se rechargent par contact, d’autres par induction, explique-t-il. Imaginer un chargeur unique compatible supposerait de figer l’innovation. Sans oublier que les besoins énergétiques évoluent d’un modèle à l’autre. »

Durée de vie : vers la fin du « tout neuf » ?

Deuxième axe majeur : allonger la durée de vie des aides auditives. En France, les audioprothèses sont renouvelables à partir de quatre ans. « C’est une possibilité administrative française, corrige l’audioprothésiste. En pratique, le délai moyen est plutôt de six ans ». Le Shift Project propose de conditionner le remboursement d’un appareil neuf à une panne avérée ou à une évaluation médicale. Une mesure qui rapprocherait la France de certains pays européens, où l’avis technique de l’ORL ou de l’industriel est un préalable au remplacement. Par exemple, en Belgique, un renouvellement anticipé (avant 5 ans) est possible dans certains cas, par exemple si l'audition du patient s'est fortement dégradée (une perte d'au moins 20 dB supplémentaires) ou pour des raisons médicales. Il recommande aussi de renforcer la disponibilité des pièces détachées pendant dix ans, afin de favoriser la réparabilité. Une pratique déjà obligatoire, pendant 5 ans. « Quand une personne présente une presbyacousie légère et que son audition évolue, un simple changement d’écouteur peut doubler la puissance, abonde Jean-Baptiste Lemasson. Mais la miniaturisation complique tout ».

Réparabilité : des contraintes techniques et réglementaires

La réparabilité cristallise ainsi les débats. Pour le Shift, elle est incontournable : « Il faut moins produire, moins jeter, et développer une filière économique de la réparation », insiste Baptiste Verneuil. Le think tank imagine même un futur indice de réparabilité spécifique aux aides auditives et une montée en compétence des enseignes. Mais les obstacles technologiques et réglementaires sont nombreux. En outre, « le marquage CE interdit de démonter certaines parties de l’appareil. Et rendre un dispositif réparable, c’est parfois fragiliser son étanchéité ou sa résistance à l’humidité », s’inquiète Jean-Baptiste Lemasson. La réglementation européenne s’oriente toutefois vers cette disposition, notamment vers le reconditionnement. Un décret entré en vigueur en mars 2025 établit les conditions pour « la remise en bon état d’usage des DM à usage individuel ».

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Le directeur régional pour l’Europe de l’ouest chez Advanced Bionics et Shifter, Jean-Baptiste Delande, est confiant : « Il y a vingt ans, les audioprothésistes réparaient régulièrement les aides auditives ; c’est rarement le cas aujourd’hui. L’évolution récente de la règlementation qui encourage la réparabilité des DM va certainement réorienter les stratégies des industriels. »

Transport et logistique : vers une stratégie globale

Dernier levier majeur : réduire le recours au fret aérien au profit du maritime. Si la proposition nécessite d’anticiper les besoins et de constituer des stocks importants, cette bascule pourrait devenir un avantage économique sur le long terme. « Miser sur les productions de proximité, c’est aussi réduire la vulnérabilité des chaines d’approvisionnement aux crises internationales », apprécie Jean-Baptiste Delande. Car, au-delà des émissions, la question de la résilience économique reste centrale. « Les matières premières deviennent de plus en plus difficiles à obtenir à bas prix. Or les aides auditives et processeurs d’implants cochléaires sont de véritables mines de métaux et de composants locaux », poursuit-il. Outre la filière recyclage, le secteur pourrait aussi intégrer la réparation dans son modèle économique afin de valoriser au maximum le savoir-faire de ses professionnels. « Si vous ne vous adaptez pas maintenant, vos concurrents le feront, martèle Baptiste Verneuil. La transition est un gage d’avenir. »

Reco Shift graphe pile vs rechargeable
Bilan carbone moyen d’une aide auditive à pile ou rechargeable, selon les estimations du Shift Project.
Audiologie Demain
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